Pourquoi enlève-t-on nos chaussures à l’aéroport ? Découvrez la raison sécuritaire!

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Par : Pierre Dupont

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Il est 7h30 au Terminal 2E de l’aéroport Charles de Gaulle, près de Paris. Dans la file d’attente menant aux portiques de sécurité, un cadre détache sa ceinture avec un geste routinier, une mère sort des biberons de son sac, et un touriste soupire en délaçant ses chaussures. Chacun avance dans un silence ponctué de bips, seulement interrompu par le bruit des bacs glissant sur les tapis roulants.

Ce tableau se répète sans cesse : d’après l’Association Internationale du Transport Aérien, 4,89 milliards de passagers ont pris l’avion en 2024, ce qui signifie que plus de 13 millions de personnes franchissent quotidiennement de tels points de contrôle. (L’administration Trump a récemment supprimé l’obligation de retirer ses chaussures dans les aéroports américains « lors des contrôles de sécurité habituels ».)

Au premier abord, passer la sécurité à l’aéroport peut sembler n’être qu’une procédure technique nécessaire. Toutefois, observé sous un angle anthropologique, ce moment banal révèle une transformation de nos identités aussi efficace que subtile. Quelque chose d’étrange se produit dans ces files : nous y entrons en tant que citoyens, consommateurs, professionnels – et nous les quittons en tant que « passagers en transit ». Cette métamorphose, que nous tenons pour acquise, mérite une attention particulière.

La dynamique de la transformation rituelle

Ce qui frappe d’abord dans ces scènes d’aéroport, c’est la dépossession graduelle et systématique des effets personnels, des vêtements et des symboles de statut, qui sont placés dans des bacs en plastique avant de disparaître de notre vue. Ensuite, il y a le caractère arbitraire de la logique sous-jacente : pourquoi les chaussures et pas les sous-vêtements ? Pourquoi 100 ml et pas 110 ml ? Cette incohérence apparente sert en réalité un but symbolique : elle crée un sentiment de dépossession qui touche aux attributs de statut social de l’individu.

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Dès 1909, l’ethnographe Arnold van Gennep identifiait la séparation comme la première phase des rites de passage. Les individus doivent abandonner leur état précédent, se dépouillant de ce qui les définissait dans le monde séculier. Le cadre en costume devient un corps anonyme, temporairement dépossédé de son habillement, et soumis au même regard technologique que tout le monde. Cette égalisation forcée n’est pas un effet secondaire. Elle est en fait centrale au processus : elle prépare à une transformation d’identité en neutralisant, bien que temporairement, les hiérarchies sociales habituelles.

Vient ensuite le contrôle : scanners, détecteurs, questions sur les intentions. « Pourquoi voyagez-vous ? Qui allez-vous voir ? Avez-vous fait vos bagages vous-même ? » Chaque voyageur devient un suspect temporaire qui doit prouver son innocence. Ce renversement de la charge de la preuve – du principe fondamental selon lequel on est « innocent jusqu’à preuve du contraire » – passe largement inaperçu puisqu’il semble entièrement « logique » dans ces circonstances.

Cette phase correspond à ce que Van Gennep appelait la marge ou la liminalité, un concept plus tard développé par l’anthropologue Victor Turner : un moment où les sujets, privés de leurs attributs sociaux habituels, se trouvent dans un état de vulnérabilité qui les rend malléables et prêts à être transformés. Dans cet entre-deux technologique, nous ne sommes plus tout à fait citoyens, ni encore voyageurs.

Finalement, il y a ce que l’on appelle la réintégration, pour utiliser un autre terme inventé par Van Gennep : nous sommes désormais autorisés à entrer dans la zone située au-delà des contrôles de sécurité. Officiellement, nous sommes devenus des « passagers » – un statut qui exige docilité, patience, et l’acceptation de diverses contraintes « pour notre propre sécurité ». Cette zone, avec ses boutiques hors taxes et ses cafés hors de prix, souligne cette transformation rituelle, puisque nous ne sommes plus des citoyens exerçant notre droit de voyager, mais des consommateurs mondiaux en transit, dépourvus de nos racines politiques et territoriales.

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Le paradoxe du ‘théâtre de la sécurité’

Le paradoxe troublant avec les scanners de sécurité est que, bien qu’ils détectent efficacement les objets interdits (couteaux oubliés, liquides suspects) et agissent comme un véritable moyen de dissuasion, ils échouent face aux menaces sophistiquées : en 2015, des équipes de test américaines ont réussi à introduire des armes factices dans 95 % de leurs tentatives.

Entre 2007 et 2013, le programme américain de détection des comportements SPOT a coûté 900 millions de dollars et n’a détecté aucun terroriste. Il a manqué les seuls vrais terroristes qui ont franchi les aéroports, mais il n’y a eu aucun détournement d’avion aux États-Unis. Le programme semble donc à la fois inutile (en l’absence de menace réelle) et inefficace (pour ne pas détecter les menaces réelles).

Ce manque d’efficacité opérationnelle est aggravé par un déséquilibre économique majeur : selon l’ingénieur Mark Stewart et le politologue John Mueller, la réduction réelle du risque de terrorisme résultant des dizaines de millions investis chaque année par les aéroports est si limitée que les coûts dépassent largement les bénéfices escomptés.

L’expert en sécurité Bruce Schneier qualifie cette logique de « théâtre de la sécurité » – des mesures principalement conçues pour rassurer le public plutôt que pour neutraliser les menaces les plus sérieuses. Ces mesures ne sont pas dysfonctionnelles, mais plutôt une réponse rationnelle aux attentes sociales.

Après un attentat terroriste, le public attend des mesures visibles qui, bien que d’une efficacité discutable, apaiseront les peurs collectives. Le « théâtre de la sécurité » répond à cette demande en produisant un sentiment de protection qui aide à maintenir la confiance dans le système. Les chercheurs Razaq Raj et Steve Wood de l’Université Leeds Beckett décrivent comment ce théâtre est mis en scène de manière rassurante, mais parfois discriminatoire, dans les aéroports.

Cela explique pourquoi ces mesures perdurent et se généralisent malgré leurs résultats limités. De plus, elles contribuent à renforcer une acceptation tacite de l’autorité. Ce phénomène repose largement sur le biais du statu quo, qui nous enferme dans des systèmes établis, et sur une dynamique sociétale exigeant toujours plus de sécurité, sans possibilité apparente de faire marche arrière.

Apprendre à être docile

Ces contrôles de sécurité nous enseignent quelque chose de plus significatif qu’il n’y paraît. Ils nous conditionnent à accepter la surveillance comme quelque chose de normal et nécessaire, voire bienveillant. Cette acceptation ne se limite pas aux aéroports ; elle s’étend à d’autres contextes sociaux. Nous apprenons à « montrer notre pièce d’identité », à justifier nos déplacements, et à accepter que nos corps soient scrutés « pour notre propre bien ».

Ce système fonctionne également en inversant les rôles. La résistance devient suspecte : quiconque remet en question les procédures, refuse une fouille supplémentaire ou s’irrite des retards est automatiquement étiqueté comme un « problème ». Le caractère binaire de cette classification morale – bons passagers dociles versus passagers difficiles – tend à transformer la critique en indication de culpabilité potentielle.

Avec le temps, les gestes de sécurité aéroportuaire et leur répétition deviennent partie intégrante de nos habitudes corporelles. Nous anticipons les contraintes en portant des chaussures sans lacets, en transportant des liquides préemballés et en rendant nos ordinateurs accessibles. Nous développons ce que le philosophe Michel Foucault appelait des « corps dociles » : des corps formés par la discipline pour internaliser les contraintes et faciliter le contrôle.

Au-delà des aéroports

La pandémie de Covid-19 a également introduit des pratiques similaires : certificats, passes et comportements qui sont devenus presque rituels. Nous nous sommes habitués à « montrer notre pièce d’identité » pour accéder à des espaces publics. À chaque nouveau choc, de nouvelles règles collectives sont établies, modifiant de manière permanente nos points de référence.

L’obligation pour les passagers de retirer leurs chaussures aux aéroports remonte en fait à une seule tentative échouée de commettre un attentat terroriste : l’incident de décembre 2001 où un homme nommé Richard Reid avait dissimulé des explosifs dans ses chaussures. Un homme, un échec… et les voyageurs se plient toujours à cette exigence 24 ans plus tard, là où elle existe encore. C’est juste un exemple parmi d’autres qui résonne comme des « mythes fondateurs » utilisés pour normaliser un certain nombre de contraintes.

Le sociologue français Didier Fassin note l’émergence d’un « gouvernement moral » où l’obéissance devient une preuve d’éthique et où la remise en question du contrôle se transforme en signe d’irresponsabilité civique. Cette évolution est remarquable en ce qu’elle est largement invisible : nous ne voyons pas le rituel à l’œuvre, nous faisons juste l’expérience de « mesures nécessaires ». Cette normalisation explique probablement pourquoi de telles transformations rencontrent peu ou pas de résistance.

L’anthropologie nous enseigne que les rituels les plus efficaces sont ceux qui ne sont plus perçus comme tels. Ils deviennent évidents, nécessaires et indiscutables. Le système utilise ce que le politologue américain Cass Sunstein appelle le « sludge ». Contrairement au « nudge », qui encourage subtilement les bons comportements, le sludge opère à travers des frictions, rendant la résistance plus coûteuse que la coopération. La recherche en psychologie sociale sur la conformité sans pression suggère que nous sommes plus susceptibles d’accepter les contraintes lorsque nous avons le sentiment de les avoir choisies. En croyant que nous faisons le choix libre de prendre l’avion, nous acceptons librement toutes les contraintes qui l’accompagnent.

Remettre en question l’évidence

La reconnaissance consciente de ces mécanismes n’implique pas nécessairement qu’ils doivent être critiqués ou contestés. Il existe des exigences légitimes associées à la sécurité collective. Être conscient de ces transformations nous amène cependant à les questionner et à en discuter la raison d’être, plutôt que de simplement nous y soumettre aveuglément.

La philosophe Hannah Arendt a souligné que comprendre le pouvoir est un pas vers la reconquête de sa capacité d’action. Peut-être est-ce là l’enjeu ici – non pas rejeter toutes les contraintes, mais conserver la capacité de les penser.

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