Liberté académique: Défendre la clé de la démocratie vivante en France et dans le monde

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Par : Pierre Dupont

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Directrice du CERI à SciencesPo, Stéphanie Balme a réalisé une étude pour France Universités, une association regroupant des présidents d’universités, intitulée “Défendre et promouvoir la liberté académique. Un enjeu mondial, une question urgente pour la France et l’Europe. Constats et propositions d’action”. Elle partage ici quelques-unes de ses réflexions.


Présenté officieusement le 2 octobre 2025, le Pacte pour l’Excellence Académique dans l’Enseignement Supérieur du président américain Donald Trump est une preuve frappante de la politisation du savoir et du désir de contrôle idéologique sur la production scientifique aux États-Unis. Derrière le discours de “restauration de l’excellence” se cache une nouvelle phase dans l’institutionnalisation du “sciento-populisme” : l’exploitation stratégique de la méfiance envers la science pour flatter les sentiments populistes et faire des universitaires les boucs émissaires, tenus pour responsables du “déclin” de l’hégémonie civilisationnelle américaine.

Ce phénomène, bien qu’exagéré, n’est pas isolé. Parallèlement à l’annonce de Trump, l’édition 2025 de l’Indice Mondial de l’Innovation (GII) a révélé que la Chine avait fait son entrée dans le top 10 des nations les plus innovantes pour la première fois, tandis que les États-Unis, toujours à la troisième place, montraient des signes de faiblesse structurelle. Huit pays européens, fait peu connu, figurent parmi les 15 premiers. La France a chuté à la 13e place, position qu’occupait la Chine il y a trois ans.

Les 80 indicateurs du GII, couvrant près de 140 pays, ne se limitent pas à mesurer les performances technologiques ou scientifiques : ils évaluent également la capacité des États à garantir un environnement politique-institutionnel, économique et financier complet, libre et sécurisé. En croisant ces données avec celles de l’Indice de Liberté Académique, principal outil de référence développé depuis 2019, on constate que la liberté académique n’est plus seulement menacée dans les régimes autoritaires. Elle est désormais érodée au cœur même des démocraties, affectant autant les sciences humaines et sociales que les sciences expérimentales.

L’attribution du prix Nobel d’économie 2025 à Philippe Aghion, Peter Howitt et Joel Mokyr rappelle à point nommé que la croissance et l’innovation dépendent d’un écosystème fondé sur la liberté de recherche et la libre circulation des idées. Leur travail sur les conditions historiques et structurelles du progrès technologique montre qu’aucune économie ne peut prospérer durablement lorsque le savoir est contraint ou soumis à un contrôle idéologique.

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Régimes autoritaires et ‘techno-nationalisme’

Paradoxalement, les régimes autoritaires sont désormais parmi les principaux investisseurs en recherche, bien qu’ils contrôlent strictement ses objectifs conformément à leurs priorités politiques. Engagés dans une phase de développement “techno-nationaliste” rapide, ils investissent massivement dans la science et la technologie comme instruments de pouvoir, sans encore subir les effets corrosifs de la méfiance envers le savoir.

Les démocraties, en revanche, peinent à financer la recherche tout en maintenant leurs dépenses de défense et doivent faire face à la montée de mouvements qui remettent en question la légitimité même de la science telle qu’elle est pratiquée. Afin de mieux comprendre ces dynamiques, j’ai mené une étude pour France Universités intitulée “Défendre et promouvoir la liberté académique. Un enjeu mondial, une question urgente pour la France et l’Europe. Constats et propositions d’action”.

Nombreuses violations en France

La France est un exemple particulièrement frappant des vulnérabilités décrites ci-dessus. En 2024-2025, les atteintes à la liberté académique ont pris de nombreuses formes : augmentation de l’ingérence étrangère, financements publics régionaux conditionnés à des chartes aux critères flous, pressions idéologiques sur les contenus d’enseignement et de recherche, annulations de conférences, campagnes de stigmatisation des enseignants et chercheurs sur les réseaux sociaux, interventions de politiciens même au sein des conseils d’administration des universités, restrictions d’accès aux sites de recherche ou aux subventions, et enfin, une augmentation des ordres de bâillonner.

Contrairement à d’autres droits fondamentaux, la liberté académique en France se distingue par l’absence d’une culture politique, professionnelle et civique solidement ancrée. Les universitaires victimes d’attaques contre leur liberté d’exercer leur profession se retrouvent souvent isolés, tandis que la capacité institutionnelle des universités à faire contrepoids reste limitée.

Cette vulnérabilité est exacerbée par la dépendance au financement public, l’insécurité de carrière, la surcharge administrative et un manque réel d’autonomie institutionnelle. Néanmoins, la fragilité actuelle pourrait être transformée en levier de renouveau, favorisant l’émergence d’une culture forte de la liberté académique et, ce faisant, renforçant la position de la France dans la géopolitique scientifique mondiale.

Une stratégie multidimensionnelle

L’étude pour France Universités propose une stratégie proactive basée sur plusieurs domaines complémentaires, ciblant quatre catégories d’acteurs : l’État, les universités, la société civile et le niveau européen.

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Le premier domaine concerne le renforcement du fondement juridique : constitutionnaliser la liberté académique, réaffirmer l’autonomie des institutions et l’indépendance du personnel, et enfin, reconnaître le principe de confidentialité des sources (comme pour les journalistes) et intégrer un régime spécifique dans le code de la recherche français pour les données sensibles. Il est également proposé d’étendre le système de protection du potentiel scientifique et technique de la nation (PPST) aux sciences humaines et sociales, en intégrant les risques d’interférence pour concilier sécurité scientifique et liberté.

Le deuxième domaine se concentre sur l’action des universités : coordonner les initiatives au niveau national via un organisme indépendant, déployer des chartes de liberté académique dans toutes les institutions et organisations de recherche, renforcer la protection des enseignants grâce à un fonds national dédié, et établir des protocoles d’assistance rapide. Il prévoit également la création d’un observatoire indépendant pour surveiller les violations de la liberté académique, la formation des dirigeants et conseillers sur ces questions, et la coordination du soutien juridique, psychologique et numérique pour les universitaires ciblés. Enfin, ce domaine vise à promouvoir la collaboration croisée entre les responsables de la sécurité ou de la défense et les chercheurs et enseignants-chercheurs.

Le troisième domaine vise à promouvoir une véritable culture de la liberté académique dans l’espace public : lancer une campagne nationale de sensibilisation, encourager les initiatives étudiantes, transformer la Fête de la science française en un Festival de la Science et de la Liberté Académique, organiser une conférence nationale pour définir un plan d’action participatif, et déployer une vaste campagne de promotion de la recherche en partenariat avec tous les opérateurs, à commencer par le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS). Cette campagne, soutenue par des aides visuelles, des affiches, des dessins et un hashtag fédérateur, devrait célébrer la recherche dans tous les médias et souligner son rôle essentiel au service d’une société démocratique.

La quatrième et dernière priorité vise à intégrer ces mesures dans la diplomatie scientifique européenne en rétablissant un classement européen des universités mondiales qui inclut un indice de liberté académique, et en œuvrant pour que celui-ci soit inclus dans les principaux classements internationaux. Elle vise également à renforcer la coopération entre l’Association des Universités Européennes et les alliances universitaires européennes, à établir un observatoire européen de la liberté académique, à créer un passeport européen des talents pour les chercheurs réfugiés, et à faire de l’Europe un havre sûr pour les scientifiques en danger, avec pour objectif ultime d’obtenir une reconnaissance sous la forme d’un prix Nobel de la paix dédié à la liberté académique.

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Un bien commun précieux

Défendre la liberté académique n’est pas un réflexe corporatiste : au contraire, cela signifie protéger un bien commun précieux et la condition même d’une démocratie vivante. Certes, ce droit n’appartient qu’à un petit nombre de personnes, mais il profite à tous, tout comme la liberté de la presse, qui est garantie en France par la loi de 1881. Contrairement à une idée répandue, les universitaires sont souvent les derniers à défendre leurs droits professionnels, alors que les journalistes, à juste titre, les protègent activement.

Le système universitaire français, tel qu’il a été construit depuis 1945, et encore plus après 1968, n’était pas conçu pour affronter l’autoritarisme. Aujourd’hui, les institutions françaises ne seraient pas en mesure de résister très longtemps à des attaques systématiques si un régime populiste et/ou autoritaire arrivait au pouvoir. Puissantes, riches et autonomes, les universités de l’Ivy League elles-mêmes ont vacillé face au mouvement MAGA et peinent encore à se remettre. De nombreux scientifiques américains se déplacent désormais vers l’Europe, le Japon ou la Corée du Sud.

Comment, alors, les universités françaises, qui sont à la fois financièrement et institutionnellement dépendantes et qui n’ont établi des associations d’anciens élèves que récemment, pourraient-elles faire face à un tel assaut ? Sans parler du fait que cela marquerait finalement la fin de l’ambition derrière le programme de l’UE Choisissez l’Europe pour la Science.

Malgré la gravité de la situation, elle ouvre des opportunités sans précédent pour l’action collective, l’innovation démocratique et le développement de solutions concrètes. Il est temps d’agir collectivement, de coordonner les acteurs et de lancer une vaste campagne française et européenne en soutien à la liberté académique : c’est l’objet de l’étude que j’ai menée.


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