Cette série d’articles s’appuie sur une année de recherche menée à bord de l’Ocean Viking, un navire civil de recherche et de sauvetage exploité dans la Méditerranée centrale par l’ONG SOS Méditerranée. Elle examine les perspectives des personnes exilées à partir des témoignages de 110 survivants recueillis lors de la traversée depuis l’Afrique du Nord, ainsi que des expériences des membres de l’équipage et des collaborations créatives menées pendant le séjour sur le navire.
Ceci est le premier volet d’une série en quatre parties. Lisez la deuxième partie ici, et découvrez une version immersive en français de la série ici.
‘Le périple que nous avons entrepris’
« Nous étions prêts à sauter. Nous avions tellement peur que les Libyens arrivent ! » C’est ce qu’a déclaré un jeune homme syrien, dont le témoignage a été enregistré lors de mon étude annuelle à bord de l’Ocean Viking, entre l’été 2023 et 2024.
Ses mots ne reflétaient pas un cas isolé. Parmi les 110 personnes sauvées ayant participé à l’enquête à bord, près d’un tiers ont exprimé une peur similaire à la vue d’un navire à l’horizon. Non pas la peur d’un naufrage imminent ou de la noyade, mais celle d’être interceptés par les forces libyennes et renvoyés dans ce pays.
Ces paroles font écho à celles de Shakir, un homme bangladais que j’ai rencontré sur l’OV – surnom courant du navire Ocean Viking. Il m’a dit : « Vous avez rafraîchi nos esprits avec les ateliers. Depuis la Libye et la mer, nous nous sentions perdus. Maintenant, nous comprenons le périple que nous avons entrepris. »
Sur le pont de l’OV et dans les conteneurs utilisés comme abris jusqu’à leur débarquement en Italie, j’ai proposé des ateliers de cartographie participative. Environ 60 personnes y ont participé, retraçant les étapes, les lieux et les chronologies de leurs voyages à travers des cartes dessinées à la main.
J’ai développé cette méthode de recherche collaborative pour encourager l’expression des connaissances acquises à travers la migration. Je n’avais pas anticipé que ces gestes et dessins pourraient également aider à retrouver des points de repère et à construire une compréhension précieuse du voyage entrepris.
Ces mots résonnent également avec ceux que j’ai recueillis après un débarquement à Ancône. Là, j’ai rencontré Koné, un homme ivoirien qui avait été sauvé par un autre navire d’ONG une semaine plus tôt. Il m’a dit :
« Le pire ce n’est pas la mer, croyez-moi, c’est le désert ! Quand vous sortez sur l’eau, c’est la nuit et vous ne voyez pas ce qui vous entoure – ce n’est qu’au lever du jour que vous voyez les vagues. Dans le désert, ils mettent 50 personnes sur un pick-up prévu pour dix : si vous tombez, vous êtes laissé pour compte. En mer, vous mourez instantanément. Dans le désert, vous mourrez lentement. »
Toutes ces paroles m’ont amené à repenser mes suppositions sur les frontières et leurs dangers. Pourquoi prendre le risque de traverser la mer, avec des résultats aussi incertains ? Comment le sauvetage est-il perçu depuis un bateau en détresse ? Quelle est la vie à bord d’un navire d’ONG pendant les jours de traversée ? Quelles espérances sont projetées sur l’arrivée en Europe, et au-delà ?
Alors que les sauvetages et les naufrages font souvent la une des journaux, les perceptions des personnes sauvées elles-mêmes sont rarement étudiées ; elles nous parviennent généralement filtrées par les autorités, les journalistes ou les ONG. Recueillir ces expériences vécues et permettre aux personnes exilées de raconter leurs propres histoires – c’était là l’objectif principal de ma mission de recherche à bord.
Un laboratoire flottant improvisé
À bord de l’OV, j’occupais le « 25e siège », généralement réservé aux invités spéciaux. C’était la première mission de recherche et de sauvetage (SAR) du navire à accueillir un chercheur externe.
Pour SOS Méditerranée, cela représentait une occasion d’ouvrir le travail de l’ONG à l’observation objective par un sociologue et d’affiner sa réponse opérationnelle, en s’appuyant sur les priorités exprimées par les personnes sauvées. Parmi l’équipage, plusieurs membres ont suggéré que ce travail pourrait améliorer leurs pratiques et approfondir leur compréhension des parcours de migration qu’ils observaient depuis des années.
C’était le cas de Charlie, un vétéran de l’ONG qui a passé une décennie à affiner ses techniques de sauvetage pour les bateaux en détresse. En tant que chef d’équipe SAR, il coordonne les RHIBs (bateaux pneumatiques rigides) lancés depuis l’OV pour effectuer les sauvetages. « Ce travail est vraiment utile car nous cherchons constamment à nous améliorer », m’a-t-il dit. « Ce qui m’intéresse vraiment, c’est ce qui se passe avant [le sauvetage]. Je leur parle parfois, mais je veux en savoir plus sur eux. »
Pour ma part, bien que j’aie travaillé pendant 15 ans avec des personnes exilées, c’était la première fois que j’écrivais sur les frontières tout en étant physiquement à l’intérieur d’une zone frontalière – une sensation d’immersion accentuée par l’horizon de la mer et la vie quotidienne confinée à bord de l’OV.
L’étude s’est déroulée sur cinq rotations, chacune constituant une mission de six semaines dans la zone de recherche et de sauvetage. Elle a été mise en œuvre avec le soutien de toute l’équipe de l’OV : équipes de sauvetage, médicales, de protection, logistiques et de communication – toutes formées à la méthodologie d’enquête.
Le questionnaire a émergé d’un dialogue entre les objectifs scientifiques et opérationnels. Il a été conçu autour de trois thèmes : le sauvetage en mer lui-même ; les soins à bord du navire mère dans la phase post-sauvetage ; et les projets de migration et les parcours – du pays d’origine aux destinations imaginées en Europe. Ma présence à bord m’a permis d’affiner la version initiale alors que je recevais des retours à la fois des personnes sauvées et des membres de l’équipage.
Cela a été complété par des méthodes qualitatives que j’avais précédemment utilisées à terre, aux frontières franco-italienne et franco-espagnole ou dans les Balkans, offrant aux personnes qui les franchissent des outils de cartographie participative et émotionnelle pour narrer leurs parcours.
Pour adapter ces méthodes à la mer, j’ai apporté à bord de l’OV des cartes précédemment dessinées par d’autres personnes exilées ainsi que des matériaux créatifs, et j’ai aménagé un espace dédié. Dans ce laboratoire flottant improvisé, j’ai cherché à créer un espace-temps propice à la réflexion, permettant à des connaissances tues d’émerger et d’être partagées avec le grand public – pour ceux qui le souhaitaient.
L’invitation à participer était conçue pour être rassurante et encourageante. L’atelier était guidé et ne nécessitait aucune compétence linguistique ou graphique spécifique ; le résultat esthétique importait moins que l’interaction vécue pendant le processus de cartographie.
Ces préoccupations scientifiques et éthiques étaient étroitement alignées avec les priorités opérationnelles – pendant les jours de navigation avant le débarquement dans un port italien, il est nécessaire de remplir le temps d’attente et de remonter le moral.
Sur le pont de l’OV, la cartographie a progressivement trouvé sa place parmi les activités post-sauvetage, certaines ayant une dimension psychosociale visant à restaurer la dignité des personnes sauvées et à les préparer à la prochaine étape de leur voyage en Europe. Les cartographies collectives – où textes et dessins apparaissaient – sont devenues un langage et un geste partagés, reliant les membres de l’équipage et les personnes sauvées qui participaient à l’atelier.
Lisez la deuxième partie de cette série en quatre parties ici, et explorez la version immersive en français de la série ici.
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Pierre Dupont est journaliste spécialisé dans l’actualité européenne. Il vous guide au cœur des événements en France et sur le continent avec rigueur et clarté.



