Migrants irréguliers en Europe: confrontés à des obstacles pour exercer leurs droits légaux

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Par : Pierre Dupont

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On dit souvent que la qualité d’une société se mesure à la manière dont elle traite ses membres les plus vulnérables. Cependant, dans quelle mesure ce critère s’applique-t-il aux migrants irréguliers, c’est-à-dire ceux qui vivent et/ou travaillent dans des communautés d’accueil sans avoir le droit légal d’y résider ? Qui est considéré comme un « membre » de la société méritant protection ?

Ces questions sont cruciales pour tous les principaux pays d’accueil de migrants. Les décisions prises par nos gouvernements nationaux concernant les droits des migrants irréguliers nous affectent tous. Elles influencent nos écoles, nos lieux de travail, nos soins de santé, nos services de soins aux personnes âgées et nos rues. Tout le monde est concerné, car vivre en société implique ces interactions.

Pour aborder les problèmes liés à la migration irrégulière, il est d’abord nécessaire de mieux comprendre les conditions de vie de ces migrants et les réponses actuelles des gouvernements nationaux. À cette fin, nous, à l’Institut Universitaire Européen, à l’Université d’Uppsala et à l’Université de Zagreb, avons créé IRMIGRIGHT – la première base de données en Europe sur les droits sociaux et du travail des migrants irréguliers. L’accès public complet à cette base de données sera possible au second semestre de 2026.

Grâce aux données que nous avons recueillies, nous avons élaboré un nouvel ensemble d’indicateurs permettant de mesurer et de comparer les droits des migrants irréguliers dans 16 domaines sociaux et du travail à travers les 27 États membres de l’UE et le Royaume-Uni. Nos résultats, récemment publiés, montrent d’importantes différences dans les types de droits que les migrants irréguliers peuvent légalement revendiquer dans les pays européens, et révèlent une variation significative dans la qualité de ces droits à l’échelle nationale.


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Nos recherches indiquent que les gouvernements européens tendent généralement à accorder aux migrants irréguliers un ensemble restreint de droits fondamentaux. Sur le plan social, ces droits incluent l’accès aux soins de santé d’urgence, aux soins maternels et à l’éducation obligatoire pour les enfants. En termes de travail, les migrants irréguliers ont le plus souvent le droit de récupérer une partie de leur salaire non payé (le Royaume-Uni et la Bulgarie étant les seules exceptions) et de bénéficier de normes de base en matière de santé et de sécurité au travail. La gamme de services ou d’avantages inclus dans ces droits est généralement équivalente à celle des citoyens.

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En revanche, seuls quelques pays européens permettent aux migrants irréguliers de bénéficier de droits à un soutien au revenu de subsistance d’urgence et à un abri temporaire, même dans des situations de besoin extrême. Les paiements réguliers de soutien au revenu et l’accès au logement social de longue durée sont pratiquement inexistants pour les migrants irréguliers en vertu des lois nationales.

Les États membres de l’UE les plus anciens (les « EU 15 ») offrent généralement de meilleures protections que les nouveaux États membres post-élargissement. Cependant, le Danemark, la Grèce, l’Irlande et le Royaume-Uni font exception à cette tendance en offrant des protections plus faibles pour les migrants irréguliers.

Obstacles à des droits significatifs

Malgré un patchwork de protection et d’exclusion des migrants irréguliers dans les cadres juridiques européens, une grande partie du problème réside dans les nombreux obstacles à la jouissance effective des droits. Nos recherches révèlent que posséder un droit en théorie dans un pays d’accueil est une chose, mais bénéficier de ce droit dans des conditions qui permettent à l’individu de l’exercer librement en est une autre.

Nos conclusions montrent que même dans les pays européens « les plus performants » tels que l’Espagne, la France, la Finlande, la Belgique et la Suède, les migrants irréguliers rencontrent de multiples barrières « coûteuses » pour jouir de leurs droits. Certains de ces coûts sont financiers. Les migrants irréguliers peuvent avoir accès à divers droits en matière de soins de santé et d’éducation, mais lorsque les coûts utilisateur associés à ces droits dépassent ceux facturés aux citoyens, les migrants peuvent être totalement exclus de ces services.

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Les coûts pour les migrants irréguliers varient d’un pays à l’autre : par exemple, le Royaume-Uni facture 150 % des coûts du Service de santé national pour certains traitements spécialisés et maternels, tandis que les Pays-Bas traitent les migrants irréguliers sur le même pied que les citoyens en ce qui concerne tous les soins de santé pour lesquels ces migrants sont éligibles. Les coûts peuvent être annulés, mais la seule présence de coûts élevés peut suffire à dissuader les individus de rechercher même des soins d’urgence ou médicalement nécessaires.

Les coûts financiers prohibitifs peuvent également dissuader les migrants irréguliers d’exercer des droits qu’ils devraient pouvoir revendiquer en vertu de la loi. Un droit sans recours est inexistant, pourtant nos recherches révèlent que seul environ 50 % des « droits » légaux pour les migrants irréguliers sont accompagnés d’une forme d’aide juridique leur permettant d’exercer ces droits.

Le coût qui pèse peut-être le plus lourd sur les migrants irréguliers dans l’exercice de leurs droits légaux est celui de devenir visible aux autorités chargées de l’application des lois et de faire face à une éventuelle détention pour des raisons d’immigration et à une expulsion.

Cet obstacle aux droits peut être réduit par des « pare-feu » – des lois ou des politiques qui empêchent les prestataires de services et les fonctionnaires de signaler aux autorités chargées de l’immigration les migrants irréguliers qui, par exemple, utilisent des hôpitaux, des écoles et des services sociaux, ou qui recherchent justice dans le domaine du travail. Il est frappant de constater, cependant, que seuls quelques pays européens proposent de tels pare-feu en matière de droits sociaux (principalement les soins de santé), et aucun pays ne fournit un pare-feu permettant aux migrants irréguliers de poursuivre leurs droits du travail après avoir été exploités, abusés ou blessés sur le lieu de travail.

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Définir nos sociétés

En définitive, l’analyse des droits des migrants irréguliers en Europe suggère que nous avons encore du chemin à parcourir pour garantir des droits fondamentaux et réalisables qui s’appliquent à toutes les personnes, quel que soit leur statut migratoire. Les données comparatives que nous avons compilées offrent une nouvelle opportunité pour les sociétés européennes de se regarder dans le miroir et de se demander si elles sont satisfaites de ce qu’elles voient. Les droits dont jouissent les migrants irréguliers en vertu de la loi reflètent-ils les valeurs, les normes et les aspirations des sociétés d’accueil, ou est-il temps de faire un bilan ?

Les migrants irréguliers resteront inévitablement au sein de nos sociétés, quelle que soit la réussite des gouvernements nationaux à limiter l’immigration et quelles que soient les limites que nous choisissons d’imposer à l’appartenance sociétale. En promouvant et en protégeant les droits fondamentaux des migrants irréguliers à des soins de santé nécessaires, à un revenu de subsistance d’urgence et à un abri, à la liberté d’exploitation du travail, et à l’éducation obligatoire pour les enfants, les pays peuvent réaliser leurs idéaux européens partagés tout en construisant des communautés plus saines pour tous.


Notre développement d’IRMIGRIGHT fait partie du projet international « PRIME » qui analyse les conditions des migrants irréguliers en Europe. PRIME est financé par le programme Horizon Europe de l’Union européenne.

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