La France traverse une crise politique sans précédent depuis que le président Emmanuel Macron a dissous le parlement en juin 2024. Selon le politologue Rémi Lefebvre, cette impasse ne relève pas seulement du cadre institutionnel : elle met en lumière une crise de la gouvernance représentative, alimentée par la défiance, la fragmentation sociale et l’affaiblissement du principe majoritaire.
Après la dissolution et les élections législatives qui ont suivi, les gouvernements des Premiers ministres Michel Barnier, François Bayrou et Sébastien Lecornu se sont trouvés incapables de gouverner. De nombreux observateurs ont proposé que cette impasse pourrait être liée à un manque de compromis entre les partis politiques, ou à des règles institutionnelles contre-productives. Toutefois, il semble que la perturbation soit bien plus profonde. La relation avec la politique en France a évolué ces dernières décennies, et la crise actuelle n’est qu’un symptôme de l’érosion et de la rupture du lien entre l’électeur et son représentant.
Une routine politique bouleversée
En France, surtout depuis les années 1970, nous étions habitués au « système majoritaire » : le président était élu au suffrage universel direct et avait besoin d’une majorité au parlement, qu’il obtenait généralement. La vie politique suivait un rythme routinier d’alternances majoritaires. Puis ce système a progressivement commencé à se dégrader.
L’absence d’alternatives à ce rythme a conduit à une multiplication des partis politiques, engendrant un désenchantement chronique dans chaque camp politique. La montée de l’extrême droite, qui prétend incarner une nouvelle voie, s’associe à l’effacement de la division gauche-droite. En 2017, l’élection de Macron était perçue comme le résultat de l’épuisement de cette division et une réponse à la crise démocratique, portée par une rhétorique de « transcendance ».
Mais le président a exacerbé la crise en poussant les extrêmes et en polarisant finalement la vie politique tout en déplaçant sa propre position vers la droite. Macron a alimenté l’extrême droite, et il a affaibli la gauche. Alors que des appels forts au compromis émergent, à gauche, le Parti Socialiste (PS) est dominé par La France Insoumise (LFI) et constamment exposé à des accusations de « trahison ». La difficulté à construire des majorités, liée à la nature tripartite de la vie politique, est exacerbée par la fragmentation interne de chaque bloc.
Cependant, cette crise ne peut être comprise uniquement en termes de manœuvres politiques. Il faut également prendre en compte les changements dans la relation entre les électeurs et la politique. Depuis le début des années 2000, le mécanisme même des élections a été remis en question. La légitimité accordée aux gouvernants par les élections est de plus en plus faible, comme l’explique l’historien Pierre Rosanvallon. Ceci est renforcé par le développement généralisé du vote stratégique : les gens votent de plus en plus « utilement » pour éliminer des candidats, mais les électeurs n’expriment plus vraiment leurs préférences, ce qui affaiblit leur engagement envers la nomination d’un représentant et la légitimité de ce dernier. Ainsi, le processus électoral est fondamentalement défectueux : on parle de démocratie « négative ». Nous éliminons plus que nous choisissons.
Fragmentation de la société
De plus, la fragmentation des identités politiques reflète en partie la fragmentation de la société elle-même. La crise de gouvernance ou de gouvernabilité est liée à une société plus individualisée et fragmentée, exacerbée par les inégalités et une forme de séparatisme. Les identités et les divisions sont plus complexes et moins structurées par des identités de classe homogènes, comme l’explique le sociologue Gérard Mauger.
Si les partis politiques sont réticents à compromettre, c’est aussi parce qu’ils ne veulent pas décevoir les groupes sociaux divisés qui les soutiennent encore et parce qu’ils craignent de « trahir » des électeurs méfiants et des circonscriptions électorales de plus en plus volatiles et restreintes. La société est plus polarisée (la polarisation émotionnelle causée par les réseaux sociaux est indéniable), ce qui rend également les compromis politiques plus difficiles. On pourrait ajouter que la fragmentation et l’éclatement des identités politiques des électeurs sont exacerbées par la faiblesse des partis et leur grand nombre – il y a maintenant 11 groupes parlementaires à l’Assemblée nationale, ce qui est un record. L’une des principales conséquences est que les partis politiques ne sont plus capables d’organiser le débat public autour de quelques visions cohérentes et simples.
La question se pose de savoir si l’impasse politique actuelle pourrait être résolue par une dissolution, des négociations, de nouvelles élections parlementaires ou même une élection présidentielle. Il est douteux que cela puisse être le cas. Finalement, il est possible que le chèque en blanc donné à un président français, qui vient via des élections législatives qui suivent les scrutins présidentiels, n’existe plus à l’avenir. Les majorités politiques sont introuvables, mais peut-être que les majorités sociales et électorales (c’est-à-dire des alliances de groupes sociaux assez larges pour soutenir des majorités politiques) le sont également.
Méfiance et désillusion
La crise économique que nous vivons depuis l’année dernière fait partie d’une tendance encore plus large, à savoir une augmentation considérable de la méfiance envers la politique.
Selon le baromètre 2025 de la confiance politique publié par le Centre de Recherches Politiques de Sciences Po (CEVIPOF), environ 20% des Français font confiance aux politiciens. Les Français considèrent donc la classe politique comme incapable de résoudre les problèmes. Ils la considèrent même comme indigne. Il faut dire que le spectacle offert est plutôt peu attrayant, et l’on peut arguer que le calibre des politiciens est en déclin. Le politologue Luc Rouban a montré que ce phénomène alimente un désir de repli dans la sphère privée selon le principe du « laissez-nous tranquilles, la politique ne nous intéresse plus ». La crise actuelle est donc le produit de cette méfiance, et l’incapacité de la classe politique à la résoudre renforce le phénomène.
La déception et la désillusion se sont accumulées pendant des décennies. L’affaiblissement de l’alternance gauche-droite qui rythmait autrefois la vie politique est profond. L’ancien président Nicolas Sarkozy n’a servi qu’un seul mandat, tout comme son successeur François Hollande : tous deux ont fait campagne sur le volontarisme (l’idée que la volonté humaine est capable d’imposer le changement), mais ont rapidement déçu. Ils ont poursuivi des politiques économiques libérales qui ont sapé l’idée que la politique pouvait changer les choses. Macron, qui a été réélu, a également déçu. Il a alimenté le sentiment anti-élite qui s’est manifesté puissamment lors des manifestations des « gilets jaunes ».
En fin de compte, chaque camp est marqué par le désenchantement et produit des mécanismes de polarisation. Ainsi, les socialistes ont produit LFI, qui était le résultat de la déception vis-à-vis de la gauche au pouvoir. L’extrême droite est également, dans une large mesure, le résultat du désenchantement politique. Ces deux forces, LFI et Rassemblement National (le parti d’extrême droite), sont hostiles à tout compromis.
Défis incontournables
Cette méfiance envers la politique n’est pas spécifique à la France, comme l’a montré le politologue Pierre Martin dans son analyse de la crise que rencontrent les partis au pouvoir. Ces mécanismes sont présents partout, en Europe et aux États-Unis. Depuis les travaux de Colin Crouch, les politologues ont même commencé à parler de régimes « post-démocratiques », où les décisions sont de plus en plus hors de contrôle du pouvoir politique.
La mondialisation, l’européanisation et le pouvoir des grands groupes financiers et des lobbies ont dévalué le pouvoir politique et réduit sa marge de manœuvre. Cependant, la politique suscite des attentes, et les politiciens tentent de réenchanter le processus électoral en faisant des promesses à chaque élection.
Cette situation est particulièrement difficile à accepter en France, où il existe une culture d’attentes très élevées de l’État. Cette crise du volontarisme politique (qui voit les dirigeants politiques dire qu’ils seront capables d’imposer le changement, mais échouant ensuite à le faire) cause des déceptions répétées. La dernière enquête du CEVIPOF montre que la méfiance grandit et est associée à un sentiment d’impuissance gouvernementale et électorale. Les Français pensent que la politique ne sert plus à rien : le jeu stérile de la politique tourne à vide, sans impact sur la réalité.
La situation actuelle fait le jeu de l’extrême droite, car la méfiance envers la politique alimente l’antiparlementarisme et renforce également l’idée qu’une force politique qui n’a jamais exercé le pouvoir peut être une solution.
En outre, une partie de la société se retrouve alignée sur des questions de droite : immigration, sécurité, rejet de l’écologisme, etc. Dans ce contexte, la victoire de l’extrême droite peut sembler inévitable. Cela s’est produit aux États-Unis, et il est difficile d’imaginer la France y échapper, étant donné la grande fragmentation de la gauche, ses pièges et ses impasses. Cependant, si l’extrême droite accède au pouvoir – ce qui serait un tournant dramatique – elle sera également confrontée à l’épreuve du pouvoir et décevra certainement, sans résoudre la crise politique que nous vivons actuellement. Son électorat, très interclassiste (classe ouvrière dans le nord, plus classe moyenne dans le sud-est), a des attentes contradictoires et il sera difficile de les satisfaire.
Rééquilibrage de la démocratie ?
Il serait naïf de croire en un « solutionnisme institutionnel » qui résoudrait cette crise politique. La démocratie ne peut être réduite à des règles électorales et des mécanismes institutionnels. Elle repose sur des valeurs, une culture, des pratiques et des comportements.
À cet égard, un changement vers la représentation proportionnelle encouragerait les électeurs à voter selon leurs convictions et marginaliserait le « vote tactique ». L’objectif serait de mieux refléter les préférences politiques des électeurs à travers le système de vote et de re-légitimer le processus électoral.
Une Sixième République aiderait certainement à régénérer des institutions liées à un système présidentiel épuisé, comme l’a démontré le politologue Bastien François. De nos jours, la verticalité du pouvoir ne fonctionne plus dans une société façonnée par des dynamiques horizontales. L’image associée au président français accentue la déception en créant une figure providentielle qui ne peut tenir ses promesses. Bien que les Français ne soient pas en faveur de l’abolition du suffrage universel direct pour les élections présidentielles, il est possible de limiter les pouvoirs du président – tout comme il est possible d’inverser le calendrier avec des élections législatives précédant les présidentielles.
De nombreux ouvrages, tels que ceux du politologue Loïc Blondiaux, proposent également des pistes de réflexion sur un nouvel équilibre entre démocratie représentative et démocratie participative, une démocratie plus continue et moins axée sur les élections. Pendant longtemps, les élections ont suffi à garantir la démocratie, mais ce cycle est désormais terminé. Cela signifie bricoler et expérimenter – avec des référendums, des conventions citoyennes, etc. – afin de trouver un nouvel équilibre entre participation et représentation. Toutefois, ces solutions sont complexes à mettre en œuvre, alors que la démocratie par le seul vote était très simple. Enfin, la démocratie est une culture, et il est nécessaire d’encourager la participation à tous les niveaux en promouvant une société plus inclusive, moins compétitive, notamment dans les écoles et les entreprises.
Un autre enjeu concerne les partis politiques : les citoyens ne les rejoignent plus parce qu’ils sont perçus comme peu attrayants. Certaines études suggèrent qu’ils devraient être réformés et que leur financement public, par exemple, devrait être repensé, avec un financement conditionné à la diversité des élus.
Démocratie et économie
Enfin, un défi démocratique majeur est de reprendre le contrôle sur la sphère économique. Le débat sur la taxe Zucman souligne la barrière politique à franchir : le pouvoir de l’oligarchie financière. Tant que le pouvoir politique devra s’incliner devant la finance, la logique trompeuse de la post-démocratie se poursuivra. Cependant, les inégalités ont tellement augmenté que les sociétés pourraient exiger un rééquilibrage. En ce sens, la post-démocratie n’est pas inévitable.
Les forces économiques tenteront de protéger leurs positions et leur pouvoir, mais, comme le montre le sociologue politique Vincent Tibérj, il existe un engagement très fort en faveur de la justice sociale et de la redistribution en France, même parmi l’extrême droite. Sous pression, les élites pourraient donc être forcées de céder.
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Pierre Dupont est journaliste spécialisé dans l’actualité européenne. Il vous guide au cœur des événements en France et sur le continent avec rigueur et clarté.



