Si vous demandez à un ami polyglotte quelle langue lui semble plus émotionnelle, il répondra probablement sa langue maternelle – celle utilisée pendant son enfance et probablement encore utilisée chez lui. Cela ne signifie pas qu’il est incapable d’exprimer des émotions dans une autre langue, mais il existe un lien évident entre la première langue et l’expression émotionnelle plus intense.
Cela est grandement influencé par le contexte et la manière dont nous apprenons une langue. Notre première langue, que les linguistes désignent par L1, est souvent apprise dans le cadre émotionnellement chargé de l’enfance et de la famille. Les langues secondaires, appelées L2, sont généralement acquises dans des contextes plus neutres, comme les écoles ou les institutions, ce qui les rend moins chargées émotionnellement.
Des recherches ont démontré que cette différence d’intensité émotionnelle pourrait également influencer nos décisions morales – les bilingues ont tendance à prendre des décisions différentes selon la langue utilisée.
Dans leur L1, ils prennent des décisions plus déontologiques (c’est-à-dire qu’ils se conforment à un ensemble de règles ou de devoirs éthiques). En L2, cependant, leurs choix sont souvent plus rationnels et visent à maximiser le bien-être du plus grand nombre.
Ce phénomène est connu sous le nom d’effet moral de la langue étrangère. Notre équipe a mené une série d’études sur ce phénomène, afin de mieux comprendre la relation entre les expériences humaines fondamentales que sont le langage, l’émotion et les jugements moraux.
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L’influence du langage sur les décisions morales
Dans l’une de nos études, nous avons recueilli des données auprès de 204 hispanophones ayant commencé à apprendre l’anglais après l’âge de trois ans dans des contextes éducatifs, tels que les écoles ou les centres de langues privés. Nous leur avons demandé de résoudre un dilemme moral, de justifier leur décision et de décrire les émotions ressenties.
Ils ont été confrontés au dilemme du pont, où les gens doivent décider s’ils pousseraient un homme innocent du pont, le tuant ainsi, pour arrêter un train sur le point de tuer cinq personnes attachées aux rails. La moitié des participants a lu et répondu en espagnol et l’autre moitié en anglais.
Nos participants ont non seulement pris des décisions plus émotionnelles dans leur L1, mais ont également utilisé davantage de mots émotionnels pour justifier ces décisions, fournissant des arguments tels que « Je ne peux pas tuer une personne » ou « c’est un homicide, cela ferait de moi un meurtrier ». Ils semblaient également plus préoccupés par la violation de la loi et se sentaient plus coupables en parlant dans leur L1.
En revanche, l’utilisation de la L2 était associée à des arguments plus rationnels comme « Je ne veux pas devenir un meurtrier passif » ou « permettre une mort de masse est inadmissible ». Ces arguments comprenaient un nombre substantiellement plus faible de mots émotionnels que ceux en L1.
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Langue seconde vs lingua franca
Dans une autre étude, nous avons demandé à 141 bilingues espagnol-anglais et à 123 bilingues grec chypriote-anglais de répondre à deux dilemmes chargés émotionnellement, similaires au dilemme du pont. Curieusement, la langue ne semblait affecter que les jugements moraux du groupe espagnol-anglais – nos participants chypriotes grecs-anglais ont fourni des réponses assez similaires dans leur L1 et L2.
Cela est probablement dû au fait que l’anglais, bien qu’il ne soit pas une langue officielle à Chypre, sert de lingua franca du pays et est utilisé dans de nombreux secteurs tels que l’éducation et le tourisme. Cela suggère que l’exposition quotidienne intense à la L2 a également un impact sur la manière dont nous prenons des décisions morales.
Différents types de dilemmes moraux
Dans une étude de suivi, nous avons recruté 160 autres bilingues espagnol-anglais, mais cette fois, nous leur avons demandé de répondre à deux dilemmes basés sur la vie réelle.
Dans le premier, ils devaient décider s’ils diraient à leur partenaire qu’ils l’avaient trompé lors d’un voyage d’affaires (le dilemme de l’infidèle). Dans le second, ils devaient décider s’ils diraient à la police que leur meilleur ami avait commis un crime (le dilemme du choix de l’ami).
L’effet moral de la langue étrangère n’a été observé que dans le dilemme du choix de l’ami, probablement parce qu’il implique une violation de la loi. Dans le dilemme de l’infidèle, il n’y avait aucune différence entre les décisions morales en L1 et en L2.
Nous avons poursuivi cette recherche dans une autre étude, où nous avons recruté 62 bilingues anglais-espagnol et leur avons présenté le dilemme de l’infidèle. Nous avons confirmé que leurs décisions ne semblaient pas dépendre de la langue utilisée.
Nous pensons que cela est dû au fait que dire la vérité et mentir au partenaire sont des décisions chargées émotionnellement – la première nuit émotionnellement au partenaire du participant, tandis que la seconde pèse sur leur conscience.
Cependant, nous avons observé des différences dans les émotions que nos participants ont ressenties. En L1, ils exprimaient plus de peur, suivie de dépression et de déception. En L2, nous avons observé plus de dépression, suivie de culpabilité et de douleur.
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La culpabilité et la moralité
La culpabilité a été une émotion récurrente dans nos études. La culpabilité peut être utilisée comme un mécanisme coercitif, et ceux qui l’éprouvent sont plus susceptibles de faire des choix basés sur un sens du devoir et des règles. Par conséquent, nous avons décidé de mener une étude axée spécifiquement sur la culpabilité.
Dans cette étude, 52 bilingues grec-espagnol ont lu deux dilemmes basés sur la vie réelle, conçus pour induire un sentiment de culpabilité. Ils ont ensuite été invités à se souvenir et à décrire un événement passé qui les avait fait se sentir coupables. Ils ont réalisé ces tâches en L2. Un mois plus tard, ils ont répété les mêmes tâches en L1.
Nos participants ont ressenti l’émotion de culpabilité plus fortement en L1, et ont utilisé un vocabulaire émotionnel plus riche et plus diversifié pour décrire leurs expériences de culpabilité en L1.
Cependant, ils étaient plus enclins à parler de sujets tabous – tels que l’infidélité, l’homosexualité ou la mort – en L2. Cela pourrait être dû au fait que la L2 crée un certain détachement émotionnel et permet aux gens de s’exprimer de manière plus directe.
L’impact du langage émotionnel sur les décisions
Le vocabulaire émotionnel peut également affecter les choix des gens. Considérez ces deux formulations du dilemme du pont : « Tuerais-tu l’homme ? » et « Pousserais-tu l’homme du pont ? » Bien qu’elles demandent la même chose, elles peuvent provoquer des réponses très différentes.
Une autre de nos études a trouvé que les questions morales contenant des verbes chargés émotionnellement (comme « tuer ») conduisent à plus de réactions déontologiques que les questions morales contenant des verbes neutres (comme « pousser »). Cependant, cela ne se produisait qu’en L1.
Ces effets de formulation ont diverses implications pour d’autres domaines où le vocabulaire émotionnel est utilisé, tels que la publicité et le marketing.
Un tableau complexe
Nos études ont exploré et confirmé l’effet moral de la langue étrangère. Cependant, elles montrent également que le tableau est extrêmement complexe – la langue est importante, mais nos jugements moraux et nos émotions dépendent de bien plus que la langue dans laquelle nous parlons.
Des facteurs tels que l’exposition intense à la L2, le type de dilemme présenté, et même sa formulation spécifique peuvent tous influencer la prise de décision morale. Les facteurs individuels, tels que l’intelligence émotionnelle et la personnalité peuvent également faire une différence, surtout en ce qui concerne les notions de justice.
Les implications sociales sont profondes, en particulier dans les sociétés multilingues d’aujourd’hui, où de plus en plus de personnes doivent prendre des décisions quotidiennes dans des langues qu’elles ont acquises plus tard dans la vie. Cela peut affecter un large éventail de personnes, des immigrants utilisant une seconde langue pour naviguer dans la bureaucratie, aux entreprises internationales qui adoptent une langue de travail commune pour faciliter la communication entre les employés. Dans les contextes légaux, l’équité et l’égalité pour les locuteurs non natifs sont également des problèmes majeurs.
Reconnaître le rôle que la langue peut jouer dans ces contextes – où la prise de décision morale aura inévitablement lieu – est d’une importance capitale pour les citoyens, les scientifiques et les décideurs.
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Pierre Dupont est journaliste spécialisé dans l’actualité européenne. Il vous guide au cœur des événements en France et sur le continent avec rigueur et clarté.



